L'exil et le Royaume - Camus

La solitude et la quête du royaume. 

Voilà le thème des six nouvelles (intitulées : La Femme adultère, Le Renégat ou Un esprit confus, Les Muets, L'Hôte, Jonas ou L'Artiste au travail, et La Pierre qui pousse) de Camus qui dépeint dans un style pur et incisif l'existence indécise de personnages égarés. 
La femme adultère, le desdichado nervalien, l’ouvrier silencieux, le condamné résigné, le peintre solitaire et l’ingénieur prométhéen sont autant de figures de l’exil que présente chaque nouvelle. Cependant, le recueil n’est pas pessimiste, et au travers du voyage, de la danse, de la folie, du regard et de l’attente, Camus nous invite à réfléchir au sens du bonheur.

La solitude imprègne le recueil. Elle surgit des situations ambiguës dans lesquelles vivent des personnages pris au piège d’un quotidien nauséeux. Le silence revient sans cesse, telle une épanadiplose, un relent, un malaise. 
Un monde muet : la difficulté à communiquer est la seconde souffrance de ces personnages. Fuite et remise en question de soi rythment la narration.

La promesse d’une renaissance : l’attente. 
Une attente douloureuse qui contient pourtant la promesse d’un renouveau.
Il se dévoile brusquement pour Janine, la femme esseulée de la première nouvelle qui se déroule en Algérie (« La Femme adultère») :
« Là-bas, plus au sud encore, à cet endroit où le ciel et la terre se rejoignaient dans une ligne pure, là-bas, lui semblait-il soudain, quelque chose l’attendait qu’elle avait ignoré jusqu’à ce jour et qui pourtant n’avait cessé de lui manquer ». 
Janine s’arrache de son sommeil, en pleine nuit, pour sortir sur la terrasse du toit de l’hôtel qui domine le désert algérien. La nuit est initiatique, révélant la vacuité de son existence face à un univers vertigineux. Le désert sombre et silencieux lui révèle sa nudité :
« Janine ne pouvait s’arracher à la contemplation de ces feux à la dérive. Elle tournait avec eux, et le même cheminement immobile la réunissait peu à peu à son être le plus profond (…) Pressée de tout son ventre contre le parapet (…) l’eau de la nuit commença d’emplir Janine, submergea le froid, monta peu à peu du centre obscur de son être et déborda en flots ininterrompus jusqu’à sa bouche pleine de gémissements. L’instant d’après le ciel entier s’étendait au-dessus d’elle, renversée sur la terre froide. (…) En même temps, il lui semblait retrouver ses racines, la sève montait à nouveau dans son corps qui ne tremblait plus. (…).Tendue vers le ciel en mouvement, elle attendait seulement que son cœur encore bouleversé s’apaisât à son tour et que le silence se fît en elle. (…) Janine s’ouvrait un peu plus à la nuit. Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des êtres, la vie démente ou figée, la longue angoisse de vivre et de mourir ».
L’érotisme nocturne de ce passage est puissamment imaginaire. L’univers la possède et la tourmente, jusqu’à atteindre une jouissance inconnue. L’étreinte est brusque, le plaisir est fugitif. Le mystère de son existence lui est dévoilé et cette découverte, solitaire, lui permet de s’ouvrir au monde. L’infidélité de Janine réside en cette caresse cosmique.

Tous les personnages de Camus vivent ce passage du « solitaire » au « solidaire », trouvant ainsi un bonheur possible avec les hommes, avec le monde. 
La nouvelle de « La Pierre qui pousse », qui clôt le recueil, rappelle évidemment la pierre de Sisyphe. Ce fardeau, commun à l’humanité, fait écho à la dernière phrase de la nouvelle : « Assieds-toi avec nous », invitation de l’indigène au Prométhée camusien. Invitation au bonheur solidaire.
Le royaume est bien de ce monde !

DPS-IX

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